Le moral dans les chaussettes

L’été arrive, il est temps d’habiller ses claquettes et ses chevilles. Fini les motifs Droopy, de nouveaux acteurs dépoussièrent le secteur. Même Stromae s’y est mis

L’heure d’été abrège votre sommeil, vous avez encore perdu à l’Euro Millions, vous ne comprenez rien au Brexit et vous ne savez toujours pas pour qui voter aux élections européennes (26 mai). Bref, vous avez le moral dans les chaussettes. Et ça se voit. C’est que vous les traitez bien mal, vos fumantes. Au travail, vous tirez dessus comme un frappadingue pour éviter qu’un tourbillon de mailles synthétiques vienne encombrer vos chevilles au beau milieu de la réunion de 17 heures. Au repos, vous les enfouissez dans vos baskets internationales tel un adolescent excité à l’idée de la caresse du vent frais sur ses malléoles. Vous faites peine à voir. Côté palette, vous oscillez entre le gris uni, quand vous êtes en représentation, et le blanc intégral, quand vous êtes en jachère. Ce n’est pas le pied. Mais cette dépression podale est loin d’être une fatalité.

Vous pourriez vous inspirer, entre autres, d’Alice Delambre, 20 ans, étudiante en cinéma. Elle dit : « Enfiler mes chaussettes, c’est une des raisons de me lever le matin. Elles ont toutes des motifs, géométriques ou figuratifs. Elles sont très colorées et même pailletées. Quand j’arrive à l’école, je les éclaire avec mon téléphone. Elles brillent. En général, les gens sont éberlués. » Il semblerait qu’ils le soient de plus en plus. La chaussette fantaisie a la cote. Le pied invisible du marché serait il passé par là ? Oui. Et pas qu’un peu. La demande explose, l’offre aussi et vice versa. Les acteurs historiques – Doré Doré, alias DD, Labonal, Bleuforêt, Achile, Kindy – révisent leurs gammes et de nouveaux venus – Berthe Aux Grands Pieds, Mes Chaussettes Rouges, Royalties, Archiduchesse, Tites chaussettes, Beck Söndergaard, Bonne Maison, etc. – se déploient sur la Toile.

Le Français n’est pourtant pas le plus gros consommateur de la planète (7 paires par an contre 17 pour un Italien), ni le plus dépensier (au delà de 15 euros la paire, il boude), et reste largement réfractaire à la version haute, prisée, voire reprisée, partout ailleurs (20 % de parts de marché, contre 80 % au Royaume Uni). Enfin, s’il se vend 420 millions de paires de chaussettes chaque année en France, seules 8 % sont fabriquées sur le sol national. Le reste vient d’où vous savez. Moralité : la « startup nation » peut mieux faire. Pour cela, rien ne vaut un bon vieux repositionnement de produit. La vie est trop courte pour porter des chaussettes anthracite, vous dites vous ? Avez vous pensé aux motifs ? C’est chouette, les motifs ! Hokusai, vous connaissez ? Et vous voilà doté d’une vague japonisante à chaque pied. Vous auriez pu tout aussi bien opter pour des tournesols à la Van Gogh, une Marilyn Monroe façon Warhol ou, tant que vous y étiez, pour La Prise de la smalah d’AbdelKader par le duc d’Aumale à Taguin (Horace Vernet, 1845).

A 54 ans, Dominique Milon, éducateur distingué, domicilié à Thouars (DeuxSèvres), a craqué depuis belle lurette : « J’avais 21 ans. Je venais d’acheter des Paraboot Michael marron. C’était les premières chaussures que je choisissais seul. Je les ai accompagnées d’une paire de Burlington à losanges vert prairie. Depuis, je sélectionne toujours mes chaussettes avec la même attention. » Dans ses tiroirs, on trouve des Union Flags en pagaille (il est anglophile), des p’tits vélos en peloton (il est cycliste), quelques Bugatti et, puisqu’il aime les automobiles, un modèle orange et bleu qui n’est pas sans évoquer « la livrée de la Porsche 917 LH engagée au Mans en 1971 ». « La chaussette est un petit produit révélateur de la personnalité. Il peut permettre de se faire remarquer de manière subtile.

Pour un créateur, il est facile à dessiner, à fabriquer et, désormais, à distribuer. On peut prendre des risques. L’enjeu n’est pas colossal », explique Régis Gautreau, 48 ans, qui a inventé Berthe Aux Grands Pieds, une des success stories du secteur, en 1998. Ses sources d’inspiration ? Klimt, le Bauhaus, les peintres japonais du mouvement de l’ukiyoe. Son outil marketing ? Les marchés d’Angers, Nantes ou Piriac sur Mer (Loire Atlantique), qu’il parcourt au volant de sa camionnette.

Chez Mes Chaussettes Rouges (20 % à 30 % de croissance annuelle), la proposition est plus classique. « Notre clientèle ne trouvait pas de réponse satisfaisante à la question de la cheville, explique Jacques Tiberghien, 34 ans, qui lancé la marque en 2009 avec Vincent Metzger, 33 ans. Nous avons débuté en distribuant les modèles rouges de Gammarelli, qui habille les papes [ainsi qu’Edouard Balladur, François Fillon et Michel Sapin]. Aujourd’hui, nous développons des motifs caviar, chevron ou pied de poule. La mode des sneakers a libéré l’expression des goûts. Mais nous sommes loin des spécimens fluo et des Mickey Mouse des années 1980, qui n’ont pas laissé un très bon souvenir. » A Zinédine Zidane, par exemple. En 2013, l’icône du football français dévoilait pour le mensuel So Foot les circonstances de son arrivée à la Juventus Turin : « Je portais des chaussettes basses et flashy. Après l’entraînement, je les ai retrouvées découpées en lamelles et scotchées sur mon casier. On m’a expliqué que les chaussettes, c’était uni et à mi mollet. » N’exagérons pas. Récemment, on m’a appris qu’un archevêque de Nouvelle Aquitaine pimpait ses tournées évangéliques en exhibant des renifleuses à l’effigie de Droopy, tandis que Stromae, le dandy belge du hiphop, commercialise les siennes sous l’anagramme Mosaert. Le diable n’est plus tout seul à se cacher dans les détails.

S’IL SE VEND 420 MILLIONS DE PAIRES DE CHAUSSETTES CHAQUE ANNÉE EN FRANCE, SEULES 8 % SONT FABRIQUÉES SUR LE SOL NATIONAL

La chaussette fantaisie n’est cependant pas de première jeunesse. Les spécialistes assurent qu’elle est apparue dans l’entre deux guerres. Effet induit de l’Art déco ? Va savoir. Apport décisif de la maison Burlington, née en 1923 ? Que nenni. Le losange fameux date de 1977. A la même époque, un jeune Anglais nommé Paul Smith lançait sa griffe de prêt à porter et bariolait les chaussettes de sa collection de multiples rayures, genre bayadère mais en plus fin. Ça ne rajeunit personne. A part Olivier Ranson. A 59 ans, le dessinateur des quotidiens Le Parisien et Aujourd’hui en France accumule depuis l’origine les Burlington de toutes les couleurs. « Les chaussettes sont les seuls sous vêtements qui dépassent, autant en profiter, lance t il. Comme je suis un névrosé obsessionnel, il est impossible qu’elles ne soient pas coordonnées à mes chemises à carreaux. » Il en est à cent paires, exposées ainsi qu’il se doit (de pied) sur son compte Facebook.

Mais le souci de l’assemblage a ses limites. Que faire en cas de sandales chaussettes, mode importée sous nos latitudes par le truchement des touristes nord européens et dernièrement recyclée en tendance claquettes chaussettes ? Selon une de mes filles, Louise, 25 ans, cette audacieuse alliance, dont elle est adepte, ne supporte pas le motif. « Nous nous sommes déjà trop battus pour être reconnus. S’il faut, maintenant, ajouter un tableau de Renoir ou le portrait de Bob l’éponge, c’est mort. » Voilà. Au passage, veuillez noter qu’en suédois « chaussette » se dit strumpa. Alors qu’on emploie sokk en norvégien, sok en danois et sukka en finnois. En allemand, prononcer strumpf. Après, c’est vous qui voyez. Quitte à vous faire remonter les bretelles.

 

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